La plupart des gens passent leur temps à se préparer, pour au final, ne jamais être prêt.
Je buvais ma septième vodka, et mon verre était à moitié plein. A ce niveau là, mes capacités intellectuelles étaient déjà, elles, réduites de moitié. J’étais un pilier de bars au sens propre. J’étais le prolongement du tabouret sur lequel j’étais assis, et, arc-bouté, je tenais le bar. L’ambiance était plutôt festive, et une cacophonie de conversations ricochait sur moi comme l’écho sur une paroi. Je regardai mon poignet gauche, mais ne trouvai pas ma montre, je regardai alors le droit, à tout hasard, mais aucune trace d’elle non plus. J’avais surement dû l’oublier dans l’appartement de la fille avec qui j’avais passé la nuit précédente. En le reconsidérant, je trouvais mon verre à moitié vide.
— Je vous observe depuis près de deux heures, et depuis presque autant de temps je me demande pourquoi buvez-vous seul, et autant ? Vous aviez rendez-vous, mais elle n’est pas venue ?
Sans me tourner vers la voix, j’ai répondu :
— Oui j’avais rendez-vous, mais vous vous trompez, elle est venue, sept fois.
— Vous êtes à moitié plein !
— Ou à moitié vide, c’est selon. En disant cela, je me suis retourné vers mon interlocutrice qui était assise sur un tabouret à ma gauche, mais elle, était dos au bar. C’était une jolie fille, avec dans les yeux, l’air perpétuellement étonné. Non elle n’était pas simplement jolie, elle était vraiment belle. Je me redressai donc, discrètement pour ne pas éveiller les soupçons, et tentai de paraître sobre et désinvolte à la fois, ce qui, dans mon état n’était pas une mince affaire.
— Je ne sais pas si vous y arriverez.
— De quoi me parlez-vous ? Dis-je négligemment, tout en prenant mon verre pour boire une gorgée.
— A coucher avec moi, je ne sais pas si vous y arriverez.
Je m’étouffai, comment diable cette fille avait deviné le fond de ma pensée ? Il me fallait reprendre mes esprits, et vite. J’avais peut-être encore une chance de me la faire. Je me retournai encore un peu plus vers elle, et avec un grand sourire je lui dis :
— Excusez-moi, je n’ai vraiment pas l’habitude de boire.
— Arrêtez votre baratin, si vous voulez coucher avec moi, il faudra que vous soyez sobre, et que vous m’invitiez à diner dans un bon restaurant, et ceux trois fois de suite.
— De quoi parlez-vous ? On dirait que vous me donnez une recette pour préparer une potion magique, alors qu’il nous suffirait d’un soir et d’un lieu tranquille. Moi je suggère ce soir, et chez vous, mais bon c’est à vous de voir…
— Oui, c’est sûr que c’est plus facile, de coucher avec des inconnues en étant bourré. Vous n’avez pas le souci de vous poser toutes ces questions qui vous tourmenteraient en étant sobre, telles que “est-elle vraiment mignonne ?” Ou “A-t-elle pris son pied comme moi ?” Mais moi ce n’est pas la facilité qui m’intéresse, et si vous voulez qu’on fasse l’amour, il faudra que vous soyez non-alcoolisé, et que vous m’ayez couverte d’attentions, et même là, la réussite n’est pas à la clef !
— Mais pourquoi ferais-je ça, alors que je peux coucher avec… cette nana là-bas.
— Parce que si vous couchez ce soir avec cette nana, demain vous serez de nouveau ici, à moitié plein devant un verre à moitié vide. Tandis que si vous passez deux semaines sobres, à me charmer, et que vous y parveniez, alors, au lendemain d’avoir couché avec moi, vous ne serez pas dans ce bar, mais encore dans mes bras.
Je ne savais absolument pas quoi dire, j’avais terriblement envie de cette fille, mais deux semaines sans alcool me semblait être une mission impossible. Seul un miracle comparable à Jésus qui marche sur l’eau pourrait me faire tenir aussi longtemps. Elle bu alors la fin de ma vodka, me lança un clin d’œil, déposa un baiser sur ma joue, et me murmura à l’oreille “A demain soir au coucher du soleil en face de l’ange”.