Il n’est pas évident que l’évidence soit évidente.
Je me trouvais assis sur un banc public, face à une fontaine dont le jet d’eau s’écoulait d’un pot tenu par un petit ange, un petit olivier à la main. Je ne savais pas pourquoi j’étais là, ni depuis combien de temps n’ayant toujours pas récupéré ma montre chez la fille de l’autre soir. Mais depuis que j’e m’étais assis sur ce banc, j’avais vu les enfants sortir de l’école, les travailleurs rentrer chez eux, les fêtards s’assoir au terrasses des cafés, et la lumière progressivement décliner. Je ne savais pas pourquoi j’étais là, je ne savais pas pourquoi j’étais sobre, et surtout, je n’étais pas sûr de la reconnaître. Mes souvenirs embués d’alcoolique me laissaient penser qu’elle descendrait directement des étoiles à ma rencontre. Bon, ce ne fut pas le cas, elle vint de la droite pendant que moi je regardais à gauche un maître tirer tout à la fois nerveusement sur la laisse de son chien et sur sa cigarette.
— Bonsoir
— Ah bonsoir, tenez, c’est pour vous.
— Un olivier ?!?
— Oui, enfin… on n’en sera sûr que le jour où il donnera ses première olives.
— Vous êtes sûr de ne pas avoir bu ?
— Ah, désolé, je ne savais pas que vous étiez de cette sorte de gens qui pensent que l’on à pas besoin d’être ce que l’on doit être pour être ce que l’on prétend être.
— Bon, je veux bien croire que vous n’ayez pas bu, mais pour l’amour de Dieu, qu’avez-vous fumé ?
— Rien, mais vous savez, on a le temps de s’en poser des questions en une après-midi quand on est assis sur un banc sans alcool.
— Vous avez passé tout l’après-midi ici ?
— Ça dépend de l’échelle de temps que vous accordez au mot “après-midi”.
— Mais pourquoi diable avez-vous fait cela ?
— Je me posais justement la question, et je dois avouer que j’espérais secrètement que vous puissiez m’apporter une réponse.
— La réponse semble être évidente, non ?
— Oui, je sais ce que vous pensez : “il ne porte pas de montre, évidemment qu’il ne pouvait pas venir à la bonne heure !” Mais détrompez-vous, j’ai longuement évalué cette thèse, et j’en ai conclu qu’elle seule ne suffit pas à justifier ma présence ici.
— Ce n’est pas du tout ce à quoi je pensais.
— Ah…
— Vous ne voyez pas ?
— Non, pas tellement non.
— Bon, alors peut-être ferais-je mieux de repartir.
— Je heu…
— Bon, alors je vous dis adieu ?
Elle marqua une pose, je la regardais en essayant de faire fonctionner mes méninges le plus rapidement possible afin de trouver cette raison qu’elle semblait connaître. Son regard insista une dernière fois, comme pour me supplier de lui dire la raison pour laquelle je me trouvais au point de rendez-vous. Mais mon cerveau était comme une voiture à laquelle on aurait retiré sa batterie, je tournais la clef désespérément pour le faire réfléchir, mais rien ne se produisait. Elle se retourna et se mit en marche. Elle partit d’une démarche très étrange, entre la rapidité de la colère et la lenteur de l’espoir que je la retienne par une raison valable.
— Attendez, prenez au moins l’olivier, moi je serais incapable de le maintenir en vie jusqu’à ce qu’il donne ces premières olives, ce qui serait dommage car on ne pourrait alors être certain qu’il s’agisse bel est bien d’un olivier.
Elle se retourna, et son visage exprimait une si grande complexité d’émotions, qu’à ce jour je n’ai encore jamais rien revu de tel. Elle me dévisageait sans bouger, je me levai donc, fis trois pas vers elle et lui tendis l’olivier. Elle le prit puis s’en alla, comme un ange qui remonte au ciel.
Je me rassis sur le banc, et ressentis une profonde tristesse. Peut-être m’étais-je attaché, à l’olivier.